La honte de mamie

A Saint-Pierre en 1991 la chaleur était si intense et ma naïveté si vaste qu’à tout instant je m’attendais à voir les arbres s’enflammer et s’évanouir dans l’air brûlant. Dans la rue du Mahatma Gandhi, il y avait entre autres choses, une église, un temple hindou et la maison de mamie. J’y restais quelques jours en compagnie de mes cousins.

Un jour tandis que j’observais les arbres, un homme est arrivé. Depuis sa cuisine, par la fenêtre, ma mamie l’avait vu passer le portail, traverser la grande cour de béton dans ses sandales de séminariste sans que les chiens ne s’alarment de sa présence. Je la revois aller au devant de lui, essuyant ses mains dans son tablier blanc délavé avant de serrer la sienne. En deux secondes, elle se mua en une petite dame accueillante et humble. Ils parlaient. De quoi parlaient-t-ils d’ailleurs,dans quelle langue ? Ma grand-mère savait-elle parler le français ?

Persuadée de son insignifiance, je pris tout de même le temps de toiser l’intrus qui était un vieux zoreil à l’œil caressant puis je me retournai vers les arbres sans lui dire bonjour.

Saint-Pierre était pour moi l’endroit le plus exotique du monde. La mer était à deux pas et elle était semblable aux mers des cartes postales, je venais du nord où elle n’était qu’une menace opaque où pullulaient , disait-on, les requins. Continue reading

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Ayman

-Hadrien ! Y a un fou qui attend avec un chien.
-Un chien ?
-Un chien.
-Un punk ?
-Même pas.
-Chouette ! über chouette ! je prends !
Hadrien avait renoncé à s’occuper de la fille de 01h30 , une jeune arrivée par une ambulance, le sexe déchiré et l’intérieur des cuisses lacéré par une bouteille de verre insérée de force par une bande de filles. Les jours où il y avait peu de cas aux urgences, il enfonçait ses yeux bleus dans les yeux noirs de Sabrine Bax puis il inclinait la tête sur le côté droit et quand elle rougissait enfin, il savait qu’elle s’occuperait de tout pour lui, surtout des cas sociaux qui représentaient aux yeux d’Hadrien la quintessence de l’ennui… Les jours où le triage se faisait dans une salle d’attente bondée, il n’osait pas lui jouer cette comédie mais il pouvait, il le savait. Si la fille à la bouteille de verre était typiquement un cas pour Sabrine, l’homme impassible en tenue de jogging qui attendait sur sa chaise, voilà le genre d’Hadrien. IL venait de reposer avec soulagement un livre de Jacques Lacan qu’il avait trouvé vaguement intéressant à l’exception d’une définition de l’amour qu’il se répéta: “offrir à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose que l’on n’a pas” . En s’avançant vers cet homme, il se figurait comme un urgentiste offrant exclusivement ses soins à ceux qui n’en avaient guère besoin. Continue reading

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Un héritage (Martin 3)

Au même moment, en bas, non loin du fleuve qui apprivoise le regard aviné de Martin, dans le quartier cossu de Lairet, l’ancien député Alphonse Desmarais est seul dans son grand lit en cèdre rouge, il regarde les baies coulissantes qui s’étendent tout le long du mur de sa chambre et qui, pareilles à des peintures de Soulages, donnent sur le ciel brûlé de la nuit de novembre. Il sait que du haut de son appartement on le surplombe, le fleuve, il regrette de ne pas avoir pris goût à sa contemplation quand il le pouvait, sa femme est décédée avant qu’il ne fasse l’acquisition de cet appartement somptueux, sa fille n’est pas plus rêveuse que lui mais Martin, son petit-fils, Martin autrefois fut fasciné par le fleuve. Avant d’être un enfant terne il demandait aux adultes de le hisser afin d’observer pendant des minutes interminables les lueurs mouvantes du Saint-Laurent : de ses yeux il l’étudiait jusqu’à trouver la solution de ses énigmes imaginaires. On attendait qu’il fût rassasié pour le reposer. Taciturne, Martin avait une vie intérieure inquiétante. Alphonse Desmarais se remémore cet échange dans le couloir de son grand appartement, un jour de deuil, avec son petit-fils alors qu’il avait à peine cinq ans: Continue reading

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Cataraqui (Martin, 2ème partie)

C’est peut-être aux trente ans de Thomas que tout bascula. Le changement, train sournois, commença probablement à s’ébranler entre les hautes cloisons immaculées de la plus somptueuse salle de réception du domaine Cataraqui, entre les volutes de parfum et les minces frontières des coupes de champagne, entre les parois du crâne de Martin, ces parois si épaisses et jusque-là imperméables à toute vexation, injustice ou comparaison.

Le domaine Cataraqui surplombait le fleuve. Ancienne propriété de gouverneurs, il étalait crânement ses dix hectares de gazon anglais, sa villa et ses neuf dépendances sur les hauteurs de Québec. Avec ses élégants potagers, son architecture centenaire et ses richissimes fantômes, le domaine avait tout pour plaire à Marie-Laure Dulac : bourgeois, lisse, racé. À l’exemple de sa propre lignée et des rêves qu’elle concevait pour ses fils. Continue reading

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Genèse d’un antihéros (Martin, 1ère partie)

Rien ne destinait Martin Dulac à devenir le héros d’une histoire, encore moins un héros tout court. Même les livres d’histoires-dont-vous-êtes-le-héros lui posaient d’incommensurables difficultés. Il avait jusque-là toujours occupé un rôle secondaire, y compris dans sa propre vie.

Martin n’avait jamais été ni le fils prodigue, ni le neveu favori, ni le chouchou de la maîtresse. Ancien ravissant enfant, doté d’immenses yeux céruléens et d’un tempérament docile, il avait pourtant causé la pâmoison d’un certain nombre de vieilles dames et récolté moult pincements de joues avant l’âge de dix ans.

Mais voilà, Martin était plutôt ennuyeux.

Et surtout, il avait un petit frère extraordinaire. Lequel de ces deux faits avait engendré l’autre ? Nul n’avança jamais de théorie quant à leur éventuel lien de causalité mais tous s’entendaient sur une certitude : l’aîné était chiant comme une giboulée de mars et le cadet, Thomas, aussi vif et délicieux qu’un ciel d’automne. Tout le monde appelait Thomas « Tom » et Martin, Martin. Les gens ennuyeux n’ont pas besoin de diminutifs. Ils plombent tout, les conversations, les photographies, les prénoms. Continue reading

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