Xuxu

Le parfum des goyaves – 1

Crédits photo: Thinkstock

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Ils seront tous là, attablés autour de minces piles de papier et de carnets sur lesquels ils feindront de griffonner quelques mots. Le décor changera à peine, un café plus ou moins bruyant, plus ou moins plein. Leur face sera strictement la même : un masque gonflé d’importance, les yeux durs, le sourire absent. Un calembour de circonstance suspendu aux commissures des lèvres, qui sonnera aussi faux que la chute d’une rose en plastique dans un vase du Dollarama.

Il y aura Mr. Machin bien sûr, inoffensif et pleutre, les traits dissimulés sous un foisonnement de poils blancs, trop maigre pour emprunter sa bonhommie au Père Noël. Il arrivera quelques minutes à l’avance, traînant avec lui des effluves douceâtres de moisissures et de malpropreté. Avant toute chose, il commandera un café au lait et une pâtisserie : la plus dodue, la plus dégoulinante, la plus sucrée de l’établissement. Il en mastiquera de petites bouchées sonores avant d’en laisser la moitié dans la soucoupe, les doigts promptement essuyés sur son pantalon. Lorsqu’il prendra la parole, son timbre nasillard et un brin théâtral semblera tout droit sorti d’un poste de radio des années cinquante, annonçant les réclames avec une inépuisable emphase. Ses phrases n’auront ni fin, ni but apparent. Au fur et à mesure de la discussion, des tics nerveux feront tressauter sa pilosité neigeuse et ses paupières bouffies plissées sur un regard clair. Continue reading

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Cataraqui (Martin, 2ème partie)

C’est peut-être aux trente ans de Thomas que tout bascula. Le changement, train sournois, commença probablement à s’ébranler entre les hautes cloisons immaculées de la plus somptueuse salle de réception du domaine Cataraqui, entre les volutes de parfum et les minces frontières des coupes de champagne, entre les parois du crâne de Martin, ces parois si épaisses et jusque-là imperméables à toute vexation, injustice ou comparaison.

Le domaine Cataraqui surplombait le fleuve. Ancienne propriété de gouverneurs, il étalait crânement ses dix hectares de gazon anglais, sa villa et ses neuf dépendances sur les hauteurs de Québec. Avec ses élégants potagers, son architecture centenaire et ses richissimes fantômes, le domaine avait tout pour plaire à Marie-Laure Dulac : bourgeois, lisse, racé. À l’exemple de sa propre lignée et des rêves qu’elle concevait pour ses fils. Continue reading

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Genèse d’un antihéros (Martin, 1ère partie)

Rien ne destinait Martin Dulac à devenir le héros d’une histoire, encore moins un héros tout court. Même les livres d’histoires-dont-vous-êtes-le-héros lui posaient d’incommensurables difficultés. Il avait jusque-là toujours occupé un rôle secondaire, y compris dans sa propre vie.

Martin n’avait jamais été ni le fils prodigue, ni le neveu favori, ni le chouchou de la maîtresse. Ancien ravissant enfant, doté d’immenses yeux céruléens et d’un tempérament docile, il avait pourtant causé la pâmoison d’un certain nombre de vieilles dames et récolté moult pincements de joues avant l’âge de dix ans.

Mais voilà, Martin était plutôt ennuyeux.

Et surtout, il avait un petit frère extraordinaire. Lequel de ces deux faits avait engendré l’autre ? Nul n’avança jamais de théorie quant à leur éventuel lien de causalité mais tous s’entendaient sur une certitude : l’aîné était chiant comme une giboulée de mars et le cadet, Thomas, aussi vif et délicieux qu’un ciel d’automne. Tout le monde appelait Thomas « Tom » et Martin, Martin. Les gens ennuyeux n’ont pas besoin de diminutifs. Ils plombent tout, les conversations, les photographies, les prénoms. Continue reading

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La fille qui se cachait dans un champ de canne à sucre

La canne à sucre.

Tandis que Lila s’efforçait de se concentrer sur l’écran d’ordinateur collé sous son nez, son esprit, lui, se réfugiait inlassablement dans la canne à sucre.

Les carrés plats des néons produisaient un bourdonnement sourd, continu, entêtant, emplissaient la pièce d’une désagréable clarté orangeasse et artificielle.

Lila était seule dans le petit cubicule sans fenêtres. Les murs gris s’ornaient de quelques photographies où des enfants du Tiers-Monde souriaient pour l’objectif d’un type qui, probablement, mâchait de la gomme et arborait un tatouage tribal au biceps gauche. Les portraits avaient été retouchés à outrance sur Photoshop : ils semblaient découpés d’un vieux magazine de voyage pour baby-boomers à la retraite. Continue reading

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