Even though

Un soir d’hiver austral à La Réunion. Je ne pense qu’à ça.

Je ne pense qu’à ça depuis des années ; la moiteur particulière d’après la nuit tombée, le parfum silencieux du ressac, quelque chose de salé dans l’air. Je pense aux vagues noires et à la lune très froide. Je pense à toutes ces putains de nuit accoudée au balcon, à jeter mon âme en pâture aux lumières de ma ville. A lui exposer mes drames grotesques d’adolescente, à lui demander des réponses.

J’ignore pourquoi toutes les heures creuses, toutes les mélodies un peu tristes me ramènent à ça. Même les joies. Au creux des foules étrangères, lorsque les basses vibrent au fond des ventres et que les Montréalais dansent sous la neige, les Néo-Zélandais sous les étincelles de feux d’artifice, tous ces corps contorsionnés dans le pur plaisir de l’abandon et moi avec, la plus sautillante, la plus souriante au sein de l’écheveau d’ivresse, l’image même de l’insouciance, c’est encore à ça que je pense.

Les soirées immuables de mon île. Les soirées de mes dix-sept ans, dans l’appartement de mes parents. Les odeurs de la cuisine de ma mère. Sa silhouette penchée sur les marmites, la pulpe du gingembre fraîchement écrasé. Mon père avachi devant la télé, déjà saoul de sa troisième bière. L’odeur de la bière dans son haleine. Les lumières de la terrasse. Les projets et le bégaiement de mon frère, nos quatre couverts dressés. Le bourdonnement magique de l’ascenseur où toutes les rencontres pouvaient arriver. Même la cage d’escalier revêtait pour moi une aura de mystère palpitant –tout était possible à cette époque.

Et tout était encore là. La maison de ma grand-mère, nos parties de dominos. L’huile de lavande massée contre ses jambes tous les soirs, le crissement très particulier de ses taies d’oreiller de satin. La carabine dans son placard, la senteur d’amande douce et d’orchidées dans sa nuque, lorsque je la surprenais derrière les fourneaux. Le tapage des feuilletons et de mes cousins, la chaleur obstinée de leurs trois petits corps écrasés contre mes côtes, à vouloir lire ce que je lisais, regarder ce que je regardais, savoir ce que je savais. J’étouffais. Je voulais dormir, je voulais être ailleurs, je voulais parler à des inconnus à l’autre bout de la terre. Je voulais m’enfuir d’aussi loin que ma mémoire remonte. Courir à perdre haleine sans me retourner.

L’ironie absolue de la vie. Depuis, je ne fais qu’y retourner en pensée.

C’est peut-être là que tout s’est joué. J’avais encore cet avenir si plein de promesses, ces espoirs qui pesaient sur mes épaules. J’étais écrasée et galvanisée par le poids des possibles.

C’est là qu’elle est arrivée, que tout a commencé à se fissurer.

Elle est arrivée comme une pute en pantalon jaune, avec un univers d’hostilité moqueuse dans ses prunelles bleues. Elle a débarqué sans avertissement, comme une mauvaise nouvelle, une maladie vénérienne ou un cadeau empoisonnée. C’était d’autant plus une malédiction que je l’aimais un peu. Tout mon corps se révulsait contre sa présence, comme la souris face à l’ondoiement du serpent. Mais quelque chose en moi cédait toujours, une tendresse irrépressible, une forme de fatalité. Le sage pathétique en moi qui offre son affection à ses ennemis, car il sait qu’il a perdu d’avance. La pauvre conne en moi qui ne lutte jamais. La petite-fille pitoyable qui déclare platement aux caïds qui viennent de la ceinturer pour lui voler ses billes : vous auriez pu juste me demander.

Bien sûr, il suffisait de me demander.

Il est où l’animal qui se bat pour sa survie, la furie qui taille son adversaire en pièces ?

La  gamine soumise me regarde, à travers plus de mille soirées tièdes et exaltées, et son regard est plus noir que cet océan de merde qui nous sépare. Son regard me transperce, et il me dit : Ferme ta gueule. On a le droit d’être faible quand on a dix-sept ans. J’étais censée grandir, j’étais censée me protéger. J’étais censée voyager dans le temps et revenir leur dire depuis le futur : Just watch me, bande d’enculés.

Tu leur dis quoi maintenant ? Que tu t’es laissée déposséder ? Que la vie t’a mis la misère, que tu n’as rien réussi à part n’avoir aucun statut dans trois pays différents ? Qu’une connasse qui a lu tous les tomes de Twilight dix fois dans sa vie t’a pris ton frère, et ta mère et ton père ? Que tu n’as ni l’argent ni le chef-d’œuvre absolu qui justifierait son absence ?

Que ça fait 15 ans que tu as l’impression de vivre clandestinement, en ayant honte sans savoir de quoi ? Que tu rougis encore lorsqu’une passante te demande l’heure dans la rue ?

Putain mais ferme ta gueule. T’étais censée prendre soin de nous. Tu devais prendre notre revanche.

Et tu as peur de quoi là ? Du regard des autres ? De passer pour la méchante fille si tu te bats, ne serait-ce qu’un peu dans ta vie ? De trahir tes principes à la con ? Seuls les gens qui sont prêts à saigner pour eux peuvent se permettre d’avoir des principes. Toi, c’est juste de la lâcheté, pas du pacifisme. Personne ne t’aime pour ta soumission. Personne n’aime les fillettes aux jupes amidonnées et immaculées, toi la dernière.

Retourne en arrière, pète-leur la gueule à tous, reprends tes putains de billes. Ceux qui t’aiment vraiment comprendront. Retourne la lame contre le mur et contre les ombres. Serre les poings. Montre les dents. Je te libère de tes devoirs de petite-fille modèle. Je t’autorise à être un animal. Je t’affranchis.

Tu te souviens de cet exercice à la con donné en cours de catéchisme par un couple de zoreilles bcbg au teint crayeux ? « Qu’attendez-vous de la vie ? » disait le papier. Tu n’avais pas su quoi répondre. Même la question t’avait désarçonnée. Je n’attends rien. Je n’ai pas le droit d’attendre quoi que ce soit. Comme pourrais-je formuler les choses de cette façon, alors que c’est la vie, les autres qui attendent tout de moi ? Alors que j’ai été dressée à obéir, que je me suis modelée en extension des désirs bruts de la vie ? La chair à canon des désirs des autres ne s’attend à rien. Tu as choisi d’être une martyre, soit la catégorie d’êtres humains qui t’inspire la plus profonde exaspération. Tu as choisi de tendre l’autre joue, pensant que ça ferait de toi une sainte, pensant que c’était le seul rempart à la haine de soi, mais ça n’a fait de toi qu’une traîtresse, une pleutre, une insulte au principe même de survie. Et une menteuse. Ne fais pas comme si tu n’étais pas une bête sauvage, toi aussi, comme si tu n’avais pas envie de tuer, et de jouir, et de vivre, avec la violence d’un cheval arabe qui sent le désert et que plus rien ne peut freiner.

On en a vraiment quelque chose à foutre de ce que les gens vont penser ? Et toi, auras-tu vraiment davantage honte de toi que maintenant ?

Fais-le, ce voyage dans le temps. Reprends ce qu’on t’a volé, rends le coup qu’on t’a mis, fais ravaler l’insulte perfide imméritée. Reprends ta place dans ta famille. Réclame, exige, tempête. A défaut, récupère ta voix et fais-leur péter les tympans avec. Fais trembler les murs. Que le sol se brise en mille morceaux sous tes pas. Cesse de ne mettre ta colère qu’en mots. Hurle. Hurle, je suis avec toi. Assieds-toi et écris sur cette feuille minable que tu attends tout, que tu veux tout, que tu exiges tout. Et balance-leur le papier à la gueule, pour avoir osé te poser une question aussi conne. Qu’est-ce qu’on attend tous de la vie ? Le respect, et la liberté, et l’amour. La rage et l’euphorie. L’eau brûlante, le plaisir, la passion. La colère terrible, les coups portés dans la chair d’autrui. La caresse sans arrière-pensées, et le bonheur véritable. L’estime, les regards portés sur toi sans rougir. Ne baisse plus les yeux. N’aie pas honte de surpasser les autres, ne te fais pas toute petite de peur d’attiser les jalousies. Tu es déjà minuscule, n’étouffe pas en plus ta grandeur. Ce n’est pas pour courber l’échine qu’on t’a mise au monde. Fraie-toi un chemin à coups de dents dans la foule. C’est ce que font tous les enfants perdus.

Maintenant ferme ta gueule et bats-toi.

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Categories: Nouvelles | Leave a comment

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