Félix

Il aime se glisser dans un manteau tout chaud, à peine sorti de la sécheuse. Il aime beurrer lentement ses tartines à six heures du matin, en observant les allées venues des rossignols ; pain brioché de la boulangerie du village et légèrement toasté, beurre cru du crémier acheté au marché dominical, confiture de myrtilles concoctée par la voisine. Chaque bouchée s’accompagne d’une gorgée de thé Earl Grey brûlant, toujours le même, infusé dans la théière en porcelaine.

Il aime feuilleter l’Equipe en prenant son petit-déjeuner. Il aime siroter un alcool fort le soir en regardant les dernières actualités sportives à la télévision. Il aime fumer la pipe en fin de semaine, assis sur le perron, à la fraîche. Il aime les costumes anglais et les laitages trois fois par jour, les meubles en bois noble, le tennis, les bonnes manières. Il aime rappeler qu’il est de gauche et s’identifier au milieu petit-bourgeois. De la vie, finalement, il lui reste surtout le souvenir des petits plaisirs. Il a toujours été comme ça quand on y pense. Il aime évoquer le vent tiède du pays natal dans ses cheveux, lorsqu’il pétaradait sur sa mobylette. La paume de sa mère sur son front bouillant dans les camps de réfugiés. Le reflet de la lune sur les casques des soldats. Les câlineries des femmes contre son corps libertin. Une pièce de théâtre spirituelle, un excellent souper dans une brasserie, l’odeur de la campagne normande. Des impressions sensorielles, comme un kaléidoscope dans sa mémoire.

Voilà ce qu’il se dit, en soufflant des auréoles de fumée dans le noir.

Les grandes idées, les discours, les accomplissements réels ou imaginaires, les regrets : tout ça aura laissé bien peu de traces. Ce qu’il conserve, ce sont les sensations animales, les jouissances même les plus minuscules, tout ce qui a pu se fixer violemment dans ses rétines ou sur sa peau en presque soixante-dix ans d’existence. La première fois qu’il a posé les yeux sur une peinture à l’huile de son ami Jean-Claude, les courbes exquises d’un félin représenté dans la neige -à petites touches précises et délicates.

Le grain de raisin muscat trempé dans un yaourt grec onctueux, qui éclate en bouche. Le jus suave se répand sur les papilles et arrache une extase muette. C’est le genre d’homme à écumer le tout-Paris pour se procurer un pain aux chocolats et framboises du meilleur pâtissier, la galette à la frangipane la plus fine, le jambon fermier le plus pur, si pur qu’il réclame d’être dégusté la journée même sous peine de virer au vert. Il laisse toujours le camembert mûrir sous cloche avant de le déguster. Il aime avoir ses habitudes, ses rituels.

En revanche, il a toujours eu un penchant pour les femmes laides.

Geneviève arborait des cheveux courts et d’épais sourcils noirs d’Auvergnate, un nez fort, un physique beaucoup plus ingrat que la sensualité de sa voix au téléphone ne le laissait présager. C’était une femme autoritaire et facilement froissée. Pour Noël, elle lui avait offert un écureuil du jardin empaillé, « chez le meilleur taxidermiste de la région ». Le beau-frère de Félix avait ri de la posture menaçante de la bête, figée pour l’éternité, et elle s’en était offusquée pendant des années.

Anne était une méchante femme, qui multipliait les mariages éclairs avec de riches hommes au caractère mal trempé. Elle peignait d’abominables croûtes au prétexte de néo-impressionnisme, se rêvait cavalière, maltraitait ses patients de l’hospice où elle officiait comme infirmière. Anne possédait un corps de garçon sec et musclé, sans hanches, un visage chevalin aux petits yeux fendus et perçants, encadré d’un tourbillon de cheveux filasse.

Les liaisons de Félix se sont mal terminées, dans les cris et les pleurs, les menaces de suicide, les procès et les pensions alimentaires.

Il aura récolté un fils presque adolescent désormais, après lequel il ne peut plus courir en raison de ses genoux abîmés mais après lequel il peut hurler, croyant affirmer ainsi son autorité en dépit des soixante ans qui les séparent.

Il l’a affublé du prénom le plus distingué auquel il a pu penser –Edouard- pour finir par blêmir de vexation lorsque la voisine lui a présenté ses petits-enfants, Atlas et Galaxie. Atlas ! Comment a-t-il pu ne pas y penser.

Edouard lui gâte ses plaisirs.

Il aimait son petit corps potelé de nourrisson, ses prunelles béantes avalant la vie goulûment, ses gazouillis et les replis grassouillets de sa peau. Il aimait lui apprendre à nager dans la piscine familiale, lui donner ses purées, vanter la « tonicité » du bébé auprès de tous. Il l’habillait exclusivement chez Baby Gap.

Mais le petit a poussé en rejeton turbulent, mordeur, capricieux, dont tous avaient peur, de la maîtresse d’école aux cousins en passant par le chien.

La maison est vide à présent, trop grande pour lui, la piscine trop fastidieuse à entretenir, le jardin une corvée à bichonner. Il est fatigué. Il avoue même volontiers être soulagé lorsque la mère d’Edouard ne peut le lui confier, certains week-ends.

Seul sur son perron, dans son vaste salon, attablé dans sa cuisine avec vue sur les rossignols, il se remémore les menus plaisirs d’antan. Cette constellation lui réchauffe le cœur autant qu’elle le lui brise.

Heureusement qu’il lui reste les raisins muscats trempés dans le yaourt grec.

Advertisements
Categories: Nouvelles | Leave a comment

Post navigation

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

Blog at WordPress.com.

%d bloggers like this: