La fille qu’elle n’a pas eue

sad-505857_1920Ils l’ont retrouvée dans l’obscurité totale.

La porte de son appartement était ouverte, l’électricité coupée, dans le frigo la nourriture en putréfaction.

Elle dit qu’elle voit des yeux dans le noir.

Elle prétend que sa mère est là, et son frère aîné, son beau-frère et moi aussi. Tonton Louis me demande d’écrire noir sur blanc que je suis dans un autre pays, pour lui montrer la preuve.

Elle vole son trousseau de clefs et s’enfuit en parlant de dettes à régler.

Sinon, elle ne parle pas beaucoup : elle croit être sur écoute.

Son neurologue a changé ses médicaments le 19 octobre dernier. C’est un traitement expérimental, il paraît. Le bon docteur n’a pourtant pas pris de nouvelles de sa patiente depuis, pour savoir comment l’expérience se déroulait.

Le 19 octobre, cela ferait donc environ trois semaines qu’elle vit comme ça, avec des voix dans sa tête, des fantômes autour d’elle et des yeux qui la regardent dans le noir.

J’imagine son frigo éternellement rempli des mêmes aliments -elle a toujours mangé comme une enfant difficile et légèrement monomaniaque. Je les imagine pourrir, le fromage Leerdammer en tranches, les bringelles dans le bac à légumes, les oignons verts, les yaourts Piton des Neiges.

Quand je vivais dans son appartement, elle avait l’habitude de se planter sur le seuil de ma chambre pour demander, avec cette élocution pâteuse et ce regard confus bien à elle, où subsiste une pointe de lucidité impertinente :

– Kosa y mange jordui ?

Et ça m’énervait, ça m’énervait. Elle pouvait m’interroger tous les jours, dix fois par jour. En l’absence de réponse satisfaisante, elle ne mangeait pas. Elle continuait à s’avachir devant la télévision, à feuilleter ses Visu sans les lire vraiment, ensommeillée, comateuse.

Cela fait des années qu’elle laisse son corps maigrir ou enfler, ses cheveux se raréfier.

Elle dépense parfois des fortunes en esthéticienne, en restaurants ou en cadeaux pour des « amis » de passage. Et puis elle ne dépense plus rien.

Elle s’entiche, elle se lasse. Elle regarde sa vie passer comme une naufragée sur les berges d’un fleuve tumultueux, avec son sourire absent et ses grimaces indéchiffrables, son impuissance face à ce corps qui ne sait plus nager.

Son neurologue depuis vingt ans s’appelle Dr. Serveaux et ça m’a toujours fait rire –jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à l’idée du 19 octobre.

Sur les photos d’avant, elle est jolie. Son visage rond en noir et blanc, ses yeux rieurs, son sourire de chipie.

Toute la fratrie s’accorde sur un seul point :

« Hélène, ça l’a toujours été un chipek ça. »

Tatie Hélène, c’est la mauvaise sœur.

Celle qui massacrait les poupées de ma mère, rapportait les bêtises de ses frères, avait des mauvaises notes à l’école, faisait les quatre cents coups.

Hélène la désobéissante. Hélène l’insolente.

Celle qui porte comme second prénom celui d’une maîtresse de mon grand-père, vestige mystérieux d’une vengeance.

Hélène la mal-aimée.

Celle qui a épousé le mauvais homme, eu les mauvais enfants. Celle à qui sa mère, son mari, ses collègues disaient : Pourquoi tu ne peux pas être plus comme ta sœur ? Pourquoi tu t’habilles mal ? Pourquoi tu cuisines mal ? Pourquoi tu ne fais pas d’efforts, Hélène ?

Pourquoi tu es si paresseuse Hélène ? Pourquoi tu ne peux pas être raisonnable pour une fois ? Pourquoi tu nous fais honte ? Pourquoi tu es si méchante ?

Celle qui a mordu ma grand-mère dans un accès de colère, et un jour mon frère lorsqu’il était bébé.

Celle qui rate son mariage et son divorce et sa carrière.

Celle qui fugue, se laisse tomber dans la rue, dans les aéroports, se fracasse l’arcade sourcilière, le bras, celle qu’on doit emmener aux urgences au moment le plus inopportun.

Pourquoi tu nous fais ça, Hélène ?

Pourquoi tu as tant besoin d’attention ?

Celle qui pleure à cinquante ans passés pour une partie de cartes perdue. Pourquoi tu te comportes comme une enfant Hélène ?

Un jour, il y a longtemps, Hélène avait vingt ans. Elle a volé la voiture de ma grand-mère et bravé son interdiction pour rejoindre un garçon. La légende veut que la voiture ait traversé la devanture d’une bijouterie, faisant voler en mille éclats vitrine, pare-brise et un tout petit morceau du cerveau d’Hélène.

Un minuscule caillot.

Hélène s’est laissée épouser par le garçon en question, un imbéciles à moustaches, un beau-parleur, coureur de jupons qui devait plus tard se faire tatouer Ganesh sur le biceps droit et publier des recueils de poèmes ridicules (dont un sur la lettre K).

Hélène voulait une fille, elle a eu deux garçons.

Aucun des deux n’aurait dû naître.

Lorsque j’ai demandé à Mathias quand est-ce qu’il avait vu sa maman, il m’a répondu dimanche. Je lui ai dit Appelle-la, on s’inquiète, il a rétorqué Je travaille cousine. J’ai insisté Elle va bien ? il a enchaîné T’as vu j’ai une tantine maintenant.

On ne peut pas dire à Mathias Putain mais t’as rien remarqué dimanche, t’as pas remarqué qu’elle vivait dans sa crasse et qu’elle délirait, parce que ce n’est pas de sa faute, ce n’est jamais de la faute de Mathias. On se contente de souffler lorsqu’il pense à prendre une douche ou qu’il ne fait pas de scène dans les lieux publics, avec sa voix trop rauque, son faciès étrange et ses mots brisés.

Mathias a fait des progrès. Il a une tantine après tout.

Avant, il jetait des objets au visage d’Hélène, il la frappait. Son père ne voulait plus le voir, il l’embarrassait devant sa nouvelle femme, mais c’était de la faute d’Hélène.

Pourquoi t’as fait ça maman, pourquoi papa est parti à cause de toi ?

Parfois tatie Hélène me raconte des histoires.

La fois où elle est tombée dans le coma. La fois où l’ambulance l’a emmenée, avec l’imbécile à moustaches qui criait Mais qu’est-ce que je vais manger moi ? La fois où ils ont conçu Mathias, malgré les médicaments tératogènes et les avertissements du médecin.

Souvent tatie raconte aussi n’importe quoi.

On ne comprend pas son élocution, ses incohérences, ses répétitions. On ne comprend pas non plus ses silences, lorsque soudain ses yeux se figent et qu’elle resté plantée là, sa langue clappant dans le vide, ses lèvres happant l’air en vain. Il faut attendre, simplement, expliquer au banquier, au boulanger, à l’inconnu dans la rue que ça va passer, elle fait juste une crise d’épilepsie.

Ensuite elle dort jusqu’au lendemain.

Quand j’étais petite maman me disait qu’il ne fallait pas contrarier tatie Hélène parce que ça pouvait la tuer.

Et cela s’ajoutait au nombre de raisons pour lesquelles j’avais du mal à beaucoup l’aimer.

Même quand elle me disait J’aurais tellement aimé avoir une petite fille comme toi.

Même lorsqu’elle me dit, quand je finis par lui préparer à manger, l’accompagner à l’hôpital, la faire rire, Tu es la fille que je n’ai jamais eue.

J’ai du mal à ne pas être agacée. Sous l’amour, quand même, ou par-dessus, l’exaspération. Pourquoi t’es chiante comme ça, tatie Hélène ?

Hier lorsque j’ai cru qu’elle était morte, j’ai regretté tout ça. La mauvaise humeur, les paroles brusques, la négligence. L’agacement permanent. La honte. L’ingratitude.

J’ai repensé à ses câlins étouffants, à cette photo où elle me serre dans ses bras dans le brouillard de la Plaine des Palmistes. Au fait qu’elle aime les goyaviers à s’en rendre malade, et déteste le gingembre. A ses rondeurs d’antan dont tout le monde se moquait. Pourquoi t’as encore grossi Hélène ? Et à sa maigreur des dernières années, Pourquoi tu maigris comme ça Hélène ?

Celle qui ne fait jamais rien de bien.

Celle qui s’exclame địt mẹ, địt mẹ en gloussant au beau milieu d’un repas de famille vietnamien, alors qu’on vient de lui interdire de le répéter à haute voix parce que ça signifie « le cul de ta mère ». Les clients du restaurant chic se retournent. Le grand-oncle distingué tousse dans sa serviette de table. Dịt mẹ, địt mẹ ! Elle rit aux larmes.

Celle qui s’effondre au funérarium, hurle et s’accroche au cercueil de ma grand-mère, supplie d’être incinérée avec elle.

Pourquoi tu sais pas te tenir Hélène ?

J’ai repensé aux vêtements qu’elle me donnait lorsqu’elle ne les portait plus, et dont je n’aimais pas l’odeur douceâtre. Au fragment qui brille au fond de ses pupilles comme un diamant, depuis une opération des yeux. Aux riz chauffés qu’elle s’enorgueillissait de me préparer mieux que personne, elle venait tôt le matin, toujours le même rituel, la morue frite, les fleurs d’oignons verts, le rougail tomates bien pimenté. Au fait qu’elle m’a toujours demandé pourquoi je ne faisais pas actrice ou Miss réunion. Au constat qu’elle ne m’a jamais rien dit de spécialement méchant. A cette question qu’elle m’a posée, un jour, alors que j’avais huit ans et envoyé par accident la trottinette de Mathias contre une baie vitrée, Est-ce que tu as fait exprès de le pousser ? Ce qui m’avait fait de la peine, c’était le sérieux absolu de sa question. Ce qui me fait de la peine à présent, c’est l’absence de colère ou de gronderie malgré le sérieux absolu de sa question. Aux chansons de Michel Sardou que je lui fais écouter sur mon lecteur mp3 en chantant très fort.

Je ne suis pas la fille qu’elle n’a jamais eue.

Je ne suis bonne moi aussi qu’à m’agacer, à détourner le regard et à siffler « tatie ! » lorsqu’elle drague les jolis jeunes serveurs dans les restaurants. A profiter de ses largesses puis à m’en détourner lorsque cela m’arrange.

Comme les autres, j’accepte ses générosités passagères mais spectaculaires comme un dû.

Comme les autres, je la rejette, je m’en détourne, je m’en lave les mains la plupart du temps.

Je n’ai jamais été la petite fille qu’elle aurait tant voulue.

Mais pendant deux nuits consécutives, avant que ma mère ne m’écrive, On est très inquiets, on n’a plus de nouvelles d’Hélène, pendant deux nuits consécutives je me suis endormie avec une drôle de sensation.

J’entendais une femme pleurer dans le noir.

 

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