Le parfum des goyaves – 2

Le parfum des fruits mûrs s’insinua comme un philtre magique à travers ses poumons, puis son cœur, puis sa tête où, derrière les paupières désormais closes, régna un instant le silence absolu. Et le silence avait une couleur vert pâle un peu dorée.

A la deuxième inspiration, l’angle des rues Jean Talon et St-Denis fondit dans un fracas muet, ainsi que les lettres rouges de l’enseigne du Marché Oriental, et les passants, et les autos, et les feux de circulation. Les goyaves firent disparaître le mois d’octobre.

L’une d’entre elles fut cueillie de l’arbre par une main tavelée et déposée dans la paume de Lila, à peine assez large pour la contenir. C’était l’époque où elle était encore plus petite que Mémé et la regardait par en-dessous, le regard un peu farouche et une main toujours accrochée au satin épais du pantalon de son aïeule.

  • Mange !

Le geste impatient de la main. La chair rose et ravissante, la multitude de grains en son cœur, la saveur douceâtre et légèrement acidulée qui persiste longtemps sur la langue. On ne s’attarde pas longtemps sous le pied de goyaves, il y a tant à faire : cueillir les herbes parfumées, ramasser les jujubes presque blets, étaler les grains de café dans un vanne pour qu’ils sèchent au soleil.

A la troisième inspiration, Lila fut transportée ailleurs. La salle de bains aux carreaux de faïence bleue. Les nacots entrouverts d’où s’infiltrent l’air tiède et les disputes des voisins. Très étrangement, les paroles du Notre Père lui reviennent aux oreilles, par bribes. En la savonnant énergiquement dans la petite baignoire, Mémé avait coutume de chanter et de raconter des histoires. Tite fleur fanée. La mélodie vietnamienne composée sur le bateau, aux paroles si tristes. La rengaine insolente du vendeur de chouchoux, à l’époque des marchands ambulants. « Zévis, thon, chouchoute ! » Le récit accompagnait toujours ce refrain, dimanche grand matin madame, su bord la grand’ route, mi vende mon chouchoute madame, mon joli chouchoute, et Lila riait de voir sa grand-mère rire aux éclats, de la plaisanterie osée d’un camelot d’antan, de l’accent légèrement chuintant qui prononçait ssoussoute… Curieusement, un matin, le Notre Père a pris la place des chansons. C’était avant l’entrée à l’école catholique. Une angoisse ancienne avait sûrement ressurgi, et donné lieu à cet exercice quotidien dans la salle de bains bleue.

  • Répète. Notre Père, qui êtes aux cieux…
  • Notre-Père-qui-êtes-aux-cieux…

Ce passage dont la grammaire la laissait perplexe : Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, et son préféré, qui annonçait la fin, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé, ne nous soumet pas à la tentation, et délivre-nous du mal. Amen. Elle imitait Mémé penchée au-dessus d’elle et se signait promptement, en retenant son souffle. Il lui fallait répéter jusqu’à pouvoir réciter une prière parfaite, sans trébucher sur les mots ni le rythme. Il n’y avait aucune sévérité mais le plus grand des sérieux. Le rituel dura quelques semaines, puis prit fin aussi soudainement qu’il avait commencé. Peut-être le temps de s’apercevoir que Lila ne reviendrait jamais de l’école, toute catholique qu’elle soit, les doigts marqués de coups de ceinture pour n’avoir pas su réciter parfaitement le Notre Père.

A la quatrième respiration, c’est la nuit et la fraîcheur des draps l’invite à somnoler. Un traversin, deux oreillers incroyablement durs. Un secrétaire en merisier, une armoire Conforama qui cache une carabine, une odeur de lavande. Les époques se confondent un peu. La grosse clef grise a été tournée dans la serrure, pour décourager les indésirables, et Mémé a disparu derrière un Nouveau Détective largement déplié. Lila feuillette le sien, bien que sa mère le lui ait interdit, fascinée elle aussi par les fausses enquêtes, les bébés kidnappés et les crimes passionnels. Avant de s’endormir, elles cacheront leurs exemplaires dans la table de chevet, pour qu’aucun œil non initié ne tombe sur les gros titres croustillants des unes : « La tête de son mari était dans la poubelle », « Il jette les restes de sa maîtresse aux chiens », ou encore « La maison de l’horreur : cinq enfants enfermés dans une boîte aux lettres ».

A la cinquième respiration, un commis la bouscula en transportant une caisse de durians au rayon frais. L’automne se matérialisa à nouveau autour de Lila, sous la forme d’une ville froide et d’un corps désormais assez grand pour atteindre le pied de goyaves tout seul.

Mais ce jour-là, elle prit l’habitude de glisser hors de l’espace-temps. Un rien suffisait pour qu’elle bascule à nouveau : une fragrance, l’inflexion d’une voix, le scintillement d’une banlieue dans le lointain qui ressemblait à la mer. Personne ne se douta de l’ampleur du phénomène, ni de son aggravation, tout comme personne ne s’était douté du gouffre que l’absence avait creusé dans sa poitrine.

Il fallait que Lila parte.

Et ce matin-là, ce fameux matin d’anticipation, Lila prend la décision de partir. Sur le chemin qui la mène au café, elle ne rumine même pas les paroles de son coup d’éclat imminent : elles sortiront d’elles-mêmes. Il lui suffira d’un coup d’œil à leurs figures enfarinées, leurs figures de mangues sucées, pense-t-elle, pour trouver les mots et ne pas les retenir.

Elle s’habille, ne prend pas la peine de brosser ses cheveux, glisse la bandoulière de son sac sur son épaule et descend l’escalier. Elle longe l’avenue Atwater, dépasse le barbier, croise la grande église hispanique et tourne à gauche au coin Notre-Dame. Quelques adresses et la devanture du café se profile, une grande vitrine élégante et fraîchement peinte.

Elle pousse la porte. Les gâteaux viennent d’être installés sur leurs présentoirs, et les tables d’être époussetées. Elle s’assoit. Elle les attend.

Advertisements
Categories: Nouvelles | Leave a comment

Post navigation

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

Create a free website or blog at WordPress.com.

%d bloggers like this: