Le parfum des goyaves – 1

Crédits photo: Thinkstock

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Ils seront tous là, attablés autour de minces piles de papier et de carnets sur lesquels ils feindront de griffonner quelques mots. Le décor changera à peine, un café plus ou moins bruyant, plus ou moins plein. Leur face sera strictement la même : un masque gonflé d’importance, les yeux durs, le sourire absent. Un calembour de circonstance suspendu aux commissures des lèvres, qui sonnera aussi faux que la chute d’une rose en plastique dans un vase du Dollarama.

Il y aura Mr. Machin bien sûr, inoffensif et pleutre, les traits dissimulés sous un foisonnement de poils blancs, trop maigre pour emprunter sa bonhommie au Père Noël. Il arrivera quelques minutes à l’avance, traînant avec lui des effluves douceâtres de moisissures et de malpropreté. Avant toute chose, il commandera un café au lait et une pâtisserie : la plus dodue, la plus dégoulinante, la plus sucrée de l’établissement. Il en mastiquera de petites bouchées sonores avant d’en laisser la moitié dans la soucoupe, les doigts promptement essuyés sur son pantalon. Lorsqu’il prendra la parole, son timbre nasillard et un brin théâtral semblera tout droit sorti d’un poste de radio des années cinquante, annonçant les réclames avec une inépuisable emphase. Ses phrases n’auront ni fin, ni but apparent. Au fur et à mesure de la discussion, des tics nerveux feront tressauter sa pilosité neigeuse et ses paupières bouffies plissées sur un regard clair.

Près de lui, droite comme la Justice fraîchement sortie d’un corset, la fille aux sourcils pâles épluchera ses notes. Elle aura en main un crayon bien aiguisé qu’elle agitera sous le nez de ses interlocuteurs, à une distance proprement inquiétante que tous préféreront attribuer à la myopie plutôt qu’à une forme de folie latente, quitte à y perdre une narine. Car la fille aux cils transparents sera affublée d’un tempérament aussi épouvantable que l’épaisseur de ses lunettes. Chacune de ses interventions naîtra dans une douleur perçante, juste au creux du tympan, et viendra mourir dans cette région du cerveau dévolue aux migraines, en échos aussi lourds et persistants que le son du tam-tam de guerre au fond d’une forêt équatoriale. Tout le monde l’écoutera, fasciné par cette autorité hurlante.

Enfin, l’homme au chapeau viendra prendre sa place, le couvre-chef savamment incliné sur son profil sans âge, les joues grêlées d’un vestige d’acné, vêtu d’un long manteau noir dont il ne se départira point. Il aura fait une entrée romantique, légèrement en retard, allongeant la foulée entre les tables pour que vole au vent sa queue-de-cheval graisseuse et les pages du livre ouvert qu’il déposera sur la table avec panache. L’homme au chapeau ne parlera pas, il profèrera. Des paroles lentes et profondes aux syllabes bien détachées les unes des autres. Personne ne nourrira le moindre doute quant à son statut de littéraire, d’intellectuel vagabond, d’artiste maudit. Il posera sur ses compagnons un regard à la fixité troublante. « Voilà encore l’homme au chapeau qui s’abîme dans l’une de ses réflexions », imaginera-t-il que l’on pense de lui.

 

La réunion hebdomadaire. Le comité de rédaction. Les multitudes de courriels et d’attitudes empesées, le frottement obscène des égos les uns contre les autres, pour un enjeu nul, pour rien. Lila se lève et anticipe l’absurdité de sa journée. Toutes ces journées peuplées d’étrangers dont elle frôlera les peaux par mégarde, dont elle effleurera les joues molles avec les siennes lors d’embrassades forcées, dont elle sentira l’haleine sirupeuse à travers des tables, des bureaux, des comptoirs. Et ce con qui va encore faire semblant de réfléchir, songe-t-elle.

Quand a-t-elle commencé à être vraiment déprimée ? Peut-être au début du printemps, lorsque les cubicules sans fenêtre l’ont privée du ciel de mars et des flaques de dégel, brillant sur les trottoirs. Ou alors le phénomène la guettait de toute façon, à force de fréquenter des espaces gris et carrés, gris et fermés, son âme a fini par s’y fondre -géométrique et couleur cendre.

Un jour où elle tirait après elle un panier déjà trop plein, dans cette allée de l’épicerie asiatique où tous les végétaux du rayon frais sont consciencieusement emmaillotés dans des barquettes en styromousse et portent la sobre étiquette « légumes », un parfum est venu la frapper. C’est peut-être là que tout a commencé.

Il a suffi d’une toute petite odeur, sucrée et saisissante. Comme un anachronisme délicieux, un léger coup en plein cœur. Elle a cherché autour d’elle, inexplicablement émue, tentant d’attraper le souvenir au vol et d’en identifier la source.

Il s’agissait d’un bac rempli de goyaves mûres. Lila s’est penchée au-dessus des fruits jaunes et ronds, en a saisi un et l’a humé longuement. C’était bien ça. Les goyaves. Comment pourrait-on décrire leur parfum ? Ces fruits oubliés et si discrets, dont la chair exhale une forme de nectar invisible, un brin acidulé, terriblement doux.

Cette journée-là, Lila avait quitté le bureau où elle travaillait alors précipitamment. Quelques jours plus tard, elle ne devait plus se souvenir des raisons précises de son départ. Mais sur le moment, l’indifférence des gens qui l’entouraient lui avait paru insupportable. Elle avait haï avec une acuité nouvelle cette façon de ne pas lui dire bonjour, de ne même pas lever les yeux sur elle pour lui permettre d’initier un salut. Ces oublis répétés de la prévenir lorsque tout le monde partait en réunion, l’obligeant à se retourner toutes les cinq minutes pour ne pas manquer l’instant où tous se lèveraient, comme un chien qui guette l’heure de la promenade. Et ce jour-là, après une matinée à attendre, la phrase de trop : « Je t’avais complètement oubliée ». J’avais oublié que tu existais, excuse-moi, le fait même de ton existence, la réalité de ton corps respirant et pensant à quelques mètres de moi, de ton corps qui a interrompu son sommeil ce matin pour venir travailler sous ma supervision, qui me dédie sa présence et sa réflexion, arrachant de longues heures à la durée incertaine de ta vie pour venir m’obéir, tout cela m’avait échappé, tu vois, ma propre existence est si pleine de préoccupations que tu n’étais plus, vois-tu, plus rien du tout, et cela me semble d’une normalité si parfaite que je peux le dire à haute voix, bien fort, bien intelligiblement pour que les quatorze êtres humains (bien imprimés dans ma mémoire, eux) autour de nous l’entendent et le comprennent : durant les dernières heures, tu n’existais tout simplement pas. Tu as vécu pour rien, désolé. Avait-t-il seulement dit « désolé » ? Bien sûr que non. Il semblait surtout irrité de cette présence revenue des limbes au-dessus de lui, à peine plus consistante que l’écran de son ordinateur et beaucoup plus ennuyante. Il lui avait marmonné de l’attendre, qu’il finissait une chose urgente et qu’il viendrait la voir bientôt.

Elle avait attendu deux autres heures. Elle le voyait passer devant son bureau, et sentait l’humiliation sourdre de tous les pores de sa peau, goutte à goutte, pour venir humecter chaque centimètre carré autour d’elle du remugle croupi de sa non-existence.

Ayant épuisé toutes les menues activités que l’on peut accomplir pour garder une contenance, et toutes les questions posées dans le but de se rendre utile, Lila avait contemplé l’écran un instant. Puis, elle avait éteint son ordinateur, fermé son sac et enfilé son manteau.

Et elle était partie. Non sans avoir envoyé à celui-qui-l’avait-oubliée (et qui avait désormais disparu) un message très bref dans lequel elle constatait l’inanité de demeurer dans un lieu où elle n’avait rien à faire et exprimait en conséquence sa décision de crisser son camp pour ne plus jamais revenir, son temps n’étant pas, contrairement aux apparences, moins précieux que celui de qui que ce soit.

Un peu plus tard, elle avait décidé d’acheter ces choses, dans le désordre : un petit pot de citronnelle surgelée, trois canettes d’eau de coco, un litre de lait de soja, un paquet de feuilles de combava. Et une brioche au pandan, verte et gonflée à souhait.

Et puis l’odeur des goyaves.

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Categories: Histoires en plusieurs parties, Nouvelles, Xuxu | Leave a comment

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